Hommage à « la force de vivre », tribute to Geoffrey Oryema

J’ai écrit cet article il y a un an, le 16 juin, lors de ma rencontre avec Geoffrey Oryema, pour une interview.

Le magazine pour lequel je travaillais a fermé ses portes entre temps et cela fait un moment que je souhaitais publier cet article empli de mots de sagesse et de force de vie… C’est malheureusement au lendemain de son départ pour un grand voyage que je me décide à le publier, peut-être justement pour partager cette notion « d’urgence de vivre » ?

Geoffrey Oryema, musicien, éxilé, devenu citoyen du monde, navigant aujourd’hui vers d’autres cieux
Geoffrey Oryema
crédit photo Jeanne Frouin

 

le 16 juin 2017

« Nous nous retrouvons sous un soleil de plomb – si, si, c’est aussi possible en Bretagne – devant le centre culturel de Ploemeur, la ville que Geoffrey Oryema a adopté pour y vivre. La salle, que nous prête généreusement l’espace culturel, ressemble tellement à un sauna en ce jour de canicule bretonne ( près de 32 degrès! ), que nous choisissons de nous installer dehors, sur la pelouse, à l’ombre des arbres, pour ce temps d’interview… Un vent tiède accompagne ce moment, rappelant la chaleur de l’Afrique.

Beaucoup d’entre vous connaissez certainement la voix grave et colorée de cet artiste international avec son univers musical où se rencontrent notes africaines, occidentales, dans un style métissé, aux arrangements modernes… Mais si vous savez, le générique « yé yé yé » de l’émission un cercle de minuit dans les années 90. Il a composé pas mal de musiques depuis, comme le générique d’un Indien dans la ville avec Manu Katché et joué sur de nombreuses scènes du monde entier… Malgré cette célébrité, son humilité, son respect et sa sagesse sont perceptibles dès nos premiers échanges, signe d’une vie riche d’expériences parfois douloureuses, parfois lumineuses.

Geoffrey Oryema est un grand homme par sa taille et surtout par le coeur.

Exilé de son pays, l’Ouganda, après l’assassinat de son père en 1977, il est parti de manière précipitée, se cachant dans le coffre d’une voiture, pour fuir le régime d’Amin Dada, surnommé le « Hitler Noir ». Perdant ses repères en même temps que son père, il a trouvé refuge en France, choisissant ce pays pour en apprendre la langue et découvrir les secrets de ce pays dont il a entendu parler durant son enfance.

Paris sa première ville d’adoption lui permet de se lancer.

Il a choisi la Bretagne pour y vivre, ( par amour, mais chuuuut, c’est un secret) et car ses paysages lui rappellent les lacs et la végétation luxuriante de l’Ouganda. Surnommée la perle de l’Afrique par Winston Churchill, ce pays est très vert grâce à ses grandes ressources en eaux, avec le deuxième plus grand lac du monde et source du Nil…

Embarquons avec lui aujourd’hui dans un voyage sans frontières, où ses mots , viennent toucher notre cœur, sur les mêmes vibrations que ses chansons en anglais, en français, acholi ou swahili, sa langue d’origine.

Ayant connu l’exil d’une manière intense et profonde, Geoffrey Oryema découvre l’importance d’exprimer ses blessures, tout en tissant des liens humains

Traumatisé plusieurs années durant d’avoir du fuir son pays, il met un certain temps avant de pouvoir exorciser ses blessures.

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Crédit photo Jeanne Frouin

« Les 10 premières années de ma vie ont été très difficiles. Vivre en exil, donne la sensation que les journées et les saisons sont longues, comme si on entrait dans une spirale noire emplie de solitude et de manque de repères. Je me suis senti un peu comme un sous-homme, indésirable, avec l’impression de gêner, culpabilisant de ne servir à rien. Dans ma tête et dans mon coeur, j’avais l’impression qu’il y avait juste du vent, comme si j’étais vide, avec un énorme CHAGRIN. Je me sentais loin, très loin.

Dans les foyers, il y a des gens qui viennent de partout, des éthiopiens, syriens, soudanais, chiliens (…). Il y a des moments ou durant 1 heure ou plus, nous parlons ensemble et puis quand l’heure arrive d’aller dormir, recommence chaque nuit le même cauchemar, avec les mêmes images qui reviennent sans cesse dans notre tête : les images du pays que nous aimons et dans lequel nous ne pouvons retourner, les images de violence, ma fuite dans le coffre de la voiture, le manque, le manque, le manque…

Pour me guérir, la meilleure façon pour moi, a été de « cracher le morceau », comme on dit, en exprimant mes émotions.

D’ailleurs, mon premier album, Exile, parle de mes inquiétudes, ma peine, mes espoirs aussi, liés à cet exil. »

Les liens amicaux, de musique, théâtre ou karaté qu’il pratique durant 30 ans, lui apportent énormément pour retrouver progressivement la joie de vivre et trouver sa place.

Il rencontre plusieurs personnes ressources sur sa route : Victoria Chaplin, la fille de Charlie Chaplin avec qui il travaille quelques mois dans sa compagnie de cirque.

Il effectue aussi des figurations dans les films, lui permettant de rencontrer Jean-François Stévenin, qui faisait le même sport que lui , Roger Miremont, il va même entrainer le fils de Thierry Lhermitte au karaté…

Côté musiciens, il m’évoque la chance qu’il a eu de cotoyer Alain Souchon, Manu Katché avec qui ils composent la bande originale du film un Indien dans la ville, Marc Lavoine, Jean-Jacques Golman, Jean-Louis Aubert et le groupe Téléphone. Nous en passons, bien évidement… et puis des artistes de l’autre côté de la Manche, Peter Gabriel, Brian Eno.

« Quand je vois mon parcours depuis 40 ans, malgré tous mes chagrins, je me dis qu’il y a de l’espoir… 

J’ai deux pays aujourd’hui : l’Ouganda et la France. La France m’a ouvert ses deux bras. Je me sens français, ougandais, en même temps qu’anglophone et citoyen du monde. »

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Crédit photo Jeanne Frouin
La musique contactée très jeune, deviendra sa thérapie… et même, grâce à sa voix, thérapie de nombreuses personnes !

Le virus de la musique l’a caressé lorsque lorsqu’il avait 5 ans, grâce à son père. Il ne pensait pas qu’exprimer ses émotions à travers sa voix et ses textes lui permettrait de se libérer.

«  Mon père avait la passion de la musique et était multi-instrumentiste : il jouait du piano, de la guitare, de l’accordéon, des percussions, des instruments traditionnels africains comme la harpe à 5 cordes, le kalimba… Il m’a initié à la harpe « nanga » (prononcez [naa]) à 5 ans et c’est donc là que tout a commencé. »

Sa mère, elle, était danseuse et à la tête d’une grande compagnie. L’artiste a donc baigné dans un univers culturel déjà ouvert sur le monde.

« Après le lycée, j’ai hésité entre le monde de l’art, le théâtre ou la médecine.

J’ai finalement choisi le théâtre et la musique. Je faisais partie d’une troupe professionnelle lorsque j‘étais en Ouganda. J’ai beaucoup travaillé sur Stanislavsky et Grotovski. C’est une approche avec laquelle, il faut déjà se préparer psychologiquement afin de capter l’attention du public. Le travail de l’improvisation, la mémoire sensorielle, la psychologie du personnage est un peu comme le karaté ou un art martial : cela demande des années de pratique afin de le maîtriser.

Aujourd’hui, avant de chanter, je me prépare pour capter l’attention du public : cela demande une pratique intense et régulière, pour devenir un peu comme invisible et léger. Quand je monde sur scène aujourd’hui, je deviens la musique elle-même, un peu comme si je volais. J’embarque les gens avec moi dans un voyage hors du temps.. ».

« La musique a été une réelle thérapie pour moi. Elle n’a pas de frontières : elle passe au-delà des langues et doit toucher directement notre coeur, quelle que soit la langue. Il y a pour moi un lien évident entre la musique et la médecine ».

« Ce qui est assez drôle, c’est que dans des groupes de thérapies aujourd’hui, certains choisissent ma musique pour accompagner le processus »

« Moi-même, lorsque j’étais à Paris, j’ai appris le shiatsu (massage japonais) que je pratique encore lorsque des personnes autour de moi en ont besoin. J’apprécie beaucoup de prodiguer des soins aux autres. Dans une autre vie j’ai été ou je serai thérapeute ! »

Un retour aux sources salvateur

Notre chanteur a remis les pieds sur le sol Ougandais avec beaucoup d’émotions l’année dernière : il a retrouvé son pays de naissance.

« Maintenant que je peux y retourner, j’irai là-bas une fois par an. C’est pour moi important de retrouver le lien avec mes racines.

Depuis ces 40 ans, il y avait en mon cœur une dualité entre haine et amour liée à ce pays : je le rejetais à cause de la douleur que j’avais vécue et du manque que j’avais connu. Depuis que j’y suis retourné, la paix est revenue en moi.

Au fil des ans J’ai appris à m’écouter de manière attentive : je sais que mes actes doivent être alignés sur ce je dis, chante ou écris… Il était important que je fasse la paix avec mon histoire et mes racines.

Si je devais choisir entre une kalachnikov et ma guitare, je choisirais évidemment ma guitare, car c’est une arme bien plus forte pour faire passer un message et mettre la pression afin de faire évoluer des situations. La musique a toujours joué un rôle important dans la société. Le théâtre, la danse, l’écriture sont autant d’armes pacifiques, porteuses de sens, éveillant le regard et le cœur des êtres humains. »

Geoffreay Oryema a choisi de défendre plusieurs causes aujourd’hui, afin qu’elles puissent évoluer

Il accepte aujourd’hui, avec joie, du haut de ses 63 ans, de contribuer à faire évoluer et connaître certaines causes qui le touchent particulièrement.

« Les réfugiés, les sans-papiers, les injustices et les enfants soldats sont mon « cheval de bataille », car je me sens particulièrement concerné par ces sujets. Ce sont mes engagements en quelque sorte. »

Le 16 avril 1990, le jour de son anniversaire, il a joué au stade de Wembley pour la libération de Nelson Mandela. Il a contribué à mettre la pression sur l’apartheid  avec d’autres musiciens comme Peter Gabriel, Johnny Clegg et beaucoup d’autres…

En 2005, il a composé une chanson qui s’appelle « la lettre », adressée au commandant Joseph Kony, envoyée à l’intéressé, au président de l’Ouganda et au final monde entier.

« J’ai reçu des menaces de mort pour ce texte, mais c’est pour moi très important d’agir pour que les enfants ne soient plus utilisés dans les luttes armées . C’est un sujet pour lequel je me sens directement concerné, car cet homme le plus recherché au 21ème siècle, par la cour pénale internationale, Joseph Kony, vient de ma région en Ouganda. Nous parlons la même langue ! 

Il était pasteur et a créé l’Armée de Résistances du Seigneur (LRA), dans le Nord de l’Ouganda. Il s’est auto-proclamé prophète et a lancé une rébellion sanglante contre le pouvoir de Kampala, faisant plus de 100 000 morts, et enlevant plus de 60 000 enfants, les transformant en soldats pour les garçons ou en esclaves sexuelles pour les filles. Ils sont devenus des machines à tuer. Ce ne sont plus des enfants, traumatisés par cette violence… Pour ceux qui ont réussi à s’évader, leur vie est foutue.

Il y a des organisations avec des psychologues et psychiatres qui essaient de les aider… Et cela me touche profondément que l’on puisse détruire la vie de ces enfants qui devraient être à l’école à découvrir la vie plutôt que la haine et la mort ».

En 2010, l’ONU a lancé une campagne internationale contre l’utilisation des enfants dans les luttes armées.

Bryan Single a réalisé un documentaire intitulé « Children of war » (enfants de la guerre). En 2010, il a été présenté à New-York à l’assemblée générale de l’ONU et Geoffrey Oryema est le 1er musicien invité pour jouer lors de cette assemblée.

« Je suis aujourd’hui devenu en quelque sorte ambassadeur pour cette cause, car je suis persuadé qu’avec toutes les richesses que l’Afrique a, si elles étaient mieux utilisées, la misère, la violence et les maladies ne seraient pas là

Le thème de 2015 à l’ONU était « the transformative power of musik » (le pouvoir transformateur de la musique): ils ont construit une grande scène au centre de l’assemblée générale, avec 25 artistes du monde entier, avec Geoffrey Oryema comme tête d’affiche. L’artiste exprime son enthousiasme: «  je suis heureux que la musique puisse prendre cette place là aujourd’hui. »

Le 10 mars de cette année, Geoffrey Oryema a inauguré un foyer de migrants à Bobigny, créé par la ville de Paris pour 90 réfugiés. Cet immeuble porte son nom et il avoue en être très ému, car il connaît cette sensation de déracinement tout comme les souffrances que ces personnes peuvent vivre par cœur, étant lui-même passé par là. C’est un sujet important pour lui et il prend ce rôle très à cœur…

Ses projets à venir

L’artiste va continuer à donner des concerts dans le sud de la France, en Belgique, et dans le monde, aller rendre visite à Bobigny pour voir si tout se passe bien, car ce n’est pas juste son nom qui est sur ce bâtiment, c’est un engagement qu’il pris et souhaite tenir. Et biensûr continuer d’enchanter nos oreilles et toucher notre âme avec ses compositions et sa voix.

« J’ai l’impression que plus ça va et plus le monde est violent. Je trouve cela inquiétant : il n’y a pas de mots pour décrire ce qu’il se passe aujourd’hui dans le monde.

Mon souhait le plus cher, c’est que le monde soit meilleur…

Je prépare un prochain album où j’ai envie d’amener de l’espoir, de A à Z. Un peu comme une renaissance positive, qui fait écho à mes retrouvailles avec la paix. Il change des mes albums précédents.

Lorsque l’on a des choses urgentes à dire, il faut que la musique accompagne nos textes forts. Ce n’est donc pas de la musique africaine, ni du jazz, ni du rock, c’est un cocktail du monde… Cela reste du Geoffrey Oryema quoi ! (rires)»

Souhaitons-lui (et souhaitons-nous) que son message d’espoir touche le plus grand nombre possible, afin que la paix revienne sur cette planète et que cette violence sans aucun sens disparaisse à jamais.

Oui je sais c’est idéaliste de ma part de conclure ainsi, mais sans idéalistes, le monde n’aurait pas d’espoir , or, c’est l’espoir qui nous permet d’avancer et de contribuer à la naissance d’un monde meilleur. Si nous contribuons tous un petit peu à notre échelle, à la création de ce monde auquel nous aspirons, peut-être émergera-t-il lui aussi ? J’ose y croire… Pas vous ? »

Bon voyage vers d’autres cieux, Geoffrey. Puisse ton combat pour l’amour triompher un jour.

3 réflexions sur “Hommage à « la force de vivre », tribute to Geoffrey Oryema

  1. memovoix dit :

    Quelle chance tu as eue Alexandra de pouvoir recueillir la parole de Geoffrey Oryema! Merci d’avoir retranscrit et partagé ce qu’il nous transmet de sagesse, de courage mais aussi d’espoir… je suis sûre que sa présence continuera de t’accompagner longtemps et qu’il t’a légué un peu de sa force à travers votre rencontre.

  2. Chantal dit :

    Alexandra, voilà un très bel hommage qui me touche et puisse la terre produit de plus en plus d’hommes si exceptionnels… moi aussi, je suis certaine que l’amour renversera les atrocités que trop de gens (hommes, femmes et enfants) subissent encore. Merci !

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